Cet article sur les enfants trouvés et celui qui lui fait suite sur les nourrices mercenaires, sont des articles de portée générale, mais très largement illustrés et enrichis grâce à des textes et documents fournis par André CHAVATTE. Qu'il soit ici remercié.
Quel était le contexte en Périgord aux XVIII et XIXème siècles?
Les femmes épuisées par des maternités rapprochées et désireuses de ne plus enfanter ne disposaient pas de moyens préventifs. Elles avaient même souvent recours à des pratiques magiques pour tenter "de tarir les réserves viriles de leur mari en présentant subrepticement à la bénédiction sacerdotale un petit paquet qui contenait ...une queue de lézard!" (G. Rocal).
C'est dire que les grossesses étaient fréquentes et que la tentation de se débarrasser plus ou moins rapidement de l'enfant non désiré était grande, par l'avortement, l'infanticide ou l'abandon.
Les femmes qui recouraient à l'avortement risquaient leur vie par des pratiques plus ou moins empririques et aussi de lourdes peines car le Code pénal considérait l'avortement comme un crime passible de la cour d'assises. La femme qui avortait risquait la peine de mort, les travaux forcés ou la réclusion, mais les jurys d'assises connaissant les conditions dramatiques, se montraient souvent indulgents. Cependant, lorsqu'on examine la liste des affaires criminelles en Dordogne (répertoire de la série 2U sur le site des Archives Départementales), on ne trouve que trois exemples de procès pour avortement, en 1821 à Montagnac la Crempse, en 1823 à St Mayme de Peyrerol, et en 1842 à Salles de Belves. Ces exemples ont peut être été portés à la connaisance de la justice par des dénonciations ou par la mort de la mère, mais il est probable que ce nombre ne soit pas représentatif du phénomène.
Après l'accouchement, certaines femmes supprimaient le bébé qu'elles venaient de mettre au monde. On trouve ainsi, toujours dans le répertoire des affaires criminelles (série 2U), 66 procès pour infanticides en Dordogne entre 1811 et 1850! Mais là encore, il est probable que les chiffres soient plus importants puisqu'un enfant déclaré mort-né à l'état-civil pouvait parfois être un infanticide déguisé. Pour prévenir l'infanticide, les femmes non mariées avaient pour obligation de déclarer leur grossesse dès qu'elle leur était connue.
Bien entendu, comparé à l'infanticide, l'abandon du nourrisson apparaît comme un moindre mal!
L'ABANDON D'UN ENFANT
L'abandon d'enfant fut jusqu'à la fin du XIXème une pratique courante et constituait un élément caractéristique de la société.
Il s'agissait bien sur d'enfants illégitimes que les "filles-mères" abandonnaient pour conserver leur place dans la société. Beaucoup allaient accoucher "à la ville" et abandonnaient tout de suite le nourrisson.
Mais il s'agissait aussi d'enfants légitimes, abandonnés parce que les parents étaient dans l'impossibilité de les nourrir et que ce geste apparaissait comme le seul moyen qui permettait à la famille de survivre.
Ainsi à côté de la liberté de mœurs, la misère conséquence de la cherté des subsistances, contribuait à augmenter les abandons.On devrait ainsi différencier "l'enfant trouvé", dont la filiation est inconnue et qui a été déposé dans un lieu quelconque ou porté dans un hospice, et "l'enfant abandonné" dont les parents étaient connus., mais cette distinction n'est pas toujours faite et on trouve souvent l'appellation "enfant" trouvé" pour les deux cas.
L'abandon d'enfant, fut un phénomène très important au XIXème siècle en Périgord avec des chiffres particulièrement impressionnants:
Selon l'abbé Bouet (BSHAP 1978), "les registres d'état civil de Nontron révèlent de 1804 à 1845, 1148 enfants nés de père et mère inconnus sur un total de naissances de 5368. Ainsi plus de 21% des enfants enregistrés à la mairie pour cette période de 41 ans sont des enfants trouvés".
Voici un graphique tracé à partir de données extraites du livre de Pierre Pageot, "Enfants sans parents, les enfants trouvés en Limousin- Périgord", Ed. l'Harmattan. Entre 1812 et 1840, on constate une moyenne de 400 à 500 enfants trouvés par an en Dordogne. Les maxima entre 1828 et 1833 correspondant peut être à des événements tragiques, épidémies, mauvaises récoltes...qui sont arrivés dans le département. Cette évolution dans le département correspond d'ailleurs aux données relevées par l'abbé Bouet à Nontron, puisqu'un "pic" d'enfants trouvés est observé à Nontron entre 1824 et 1833 avec 37% du total de naissances.
ENFANTS TROUVES ADMIS AUX HOSPICES en DORDOGNE
LES LIEUX D'ABANDON
Comme dans des temps plus anciens, l'exposition des bébés se faisait dans un lieu de passage fréquenté, devant une habitation ou à la porte de l'église maiis cet abandon comportait des risques pour le nouveau né (intempéries, attaque d'animaux...). Les abandons se faisaient de nuit à la faveur de l'obscurité.
Voici des exemples d'enfants trouvés au XVIIIème siècle, inscrits dans les registres paroissiaux. Ces exemples sont nombreux et suivent presque toujours le même schéma: les circonstances de la découverte et les conditions du baptême sont indiquées. Mais il n'y a rien sur l'enfant lui même, ni description physique, ni même le sexe de l'enfant dans le premier exemple.
Tayac Le 18 novembre 1777, j'ay baptisé un enfant qui a été trouvé devant la porte de Lafon charbonnier à Lacour et qui a été porté à l'église par la servante et dont on n'a pu nommer ni le père ni la mère et duquel a été parrain bernard Labrousse du bourg et marraine Marie Boucher du mas en présence de Semon qui n'a su signer de ce enquis par moy signé Laffargue pr et curé.
Liorac: Le 14 may 1751, a été baptisé Jean enfant trouvé devant la porte de l'église dont le parrain a été Jean Roussel marguiller et marraine Marguerite Martinot habitante du présent bourg.
LES HOSPICES DÉPOSITAIRES
A partir du décret du 19 janvier 1811, chaque arrondissement dut se doter d'un hospice dépositaire muni d'un tour. Le tour était un cylindre de bois creux dans la paroi duquel était pratiquée une ouverture. Cette ouverture était dirigée vers l'extérieur, le bébé y était déposé. La personne de garde, souvent une religieuse, "la sœur tourière" avertie par une cloche, faisait pivoter l'ensemble et recueillait l'enfant sans avoir vu la personne qui déposait le bébé.
La Dordogne fit fonctionner cinq dépôts à PÉRIGUEUX, BERGERAC, SARLAT, RIBÉRAC, NONTRON.
RIBÉRAC ferma en 1829, et la même année, MUSSIDAN fut institué dépositaire; BERGERAC, SARLAT, NONTRON. et MUSSIDAN ne le furent plus en 1835, ne laissant que l'hospice dépositaire de PÉRIGUEUX. Cependant, malgré l'existence de l'hospice de Périgueux, les abandons d'enfants près des habitations ont continué:
Voici un exemple envoyé par André Chavatte, touvé sur un registre de la commune de St-Médard de Mussidan.
L'an mil huit cent soixante deux, le vingt cinq février à six heures du matin, devant nous Amblard Jean Maire officier de l'Etat- civil de la commune de St Médard canton de Mussidan....
A comparu Micoine Bernard, âgé de soixante ans propriétaire agriculteur, demeurant en cette commune au lieu de Chantérac, lequel nous a déclaré qu'aujourd'hui à deux heures du matin étant seul il a trouvé à la porte de sa maison d'habitation un enfant tel qu'il nous l'a présenté placé dans un carton,lequel carton était entouré d'un mouchoir en coton et de couleur jaune à grands carreaux; cet enfant était vêtu d'une petite chemise en toile blanche assez fine et recouvert de trois morceaux d'étoffe en moleton de couleur rouge paraissant venir d'un jupon coupé et d'un morceau de chemise en toile blanche, tous ces linges étant sans aucune marque; seulement on a trouvé au fonds du carton un bout de ruban en soie et de couleur bleu de ciel ayant huit centimètres de largeur.
Après avoir visité l'enfant, nous avnons reconnu qu'il était de sexe masculin et qu'il paraissait âgé d'un jour.
De suite nous avons inscrit l'enfant sous les noms et prénoms de Julien Reymond et avons ordonné qu'il fut remis provisoirement à la femme du Sr Biale habitant cette commune en lui recommandant d'en prendre soin jusqu'à ce qu'il ait été statué à son égard par Mr le Préfet.L'enfant a été déposé devant une maison, en février, la nuit. Il était protégé du froid par un carton et des tissus. Le descriptif des habits et étoffes entourant l'enfant ainsi que du ruban bleu, signe possible de reconnaissance, est très minutieux . Un état civil fut immédaitement attribué par le maire et l'enfant fut provisoirement confié à une nourrice.
LE DESTIN DES ENFANTS TROUVES
Qu'il soit le fruit d'une union illicite ou d'un couple légitime, l'enfant trouvé était pris en charge par l'administration publique.
- L'attribution d'un état civil:
L'enfant trouvé ne possédait pas d'état civil, tout au plus un billet épinglé sur les vêtements avec sa date de naissance, le prénom souhaité ou celui du baptême s'il avait déjà été baptisé. L'officier d'état civil de la commune où l'enfant a été trouvé, ou l'administration hospitalière en cas de dépôt dans un tour devait doter l'enfant d'une identité. Identité formée parfois par le nom du mois, par le nom du lieu de la découverte, par une caractéristique physique mais aussi souvent par l'association de deux prénoms.
L'enfant recevait alors un numéro matricule, le lieu, la date de sa découverte étaient notés. Ses vêtements étaient décrits , ainsi que les billets ou marques trouvés sur lui qui pourraient aider à sa reconnaissance ultérieure.
Dans un premier temps, l'enfant trouvé était nourri à l'hôpital par des nourrices attachées à l'établissement, ou en utilisant du lait animal, de vache ou de chèvre coupé d'eau. Beaucoup d'enfants mourraient dans ces premiers jours faute d'une alimentation adaptée dans des conditions d'hygiène et d'asepsie désastreuse.
- Mais très vite les enfants survivants étaient placés auprès de "nourrices mercenaires". Les enfants étaient convoyés par une "meneuse" jusqu'au domicile de la nourrice, parfois assez loin de l'endroit du dépôt, souvent dans des conditions de trajet difficiles. Le risque était grand pour ces enfants abandonnés à la naissance, malheureux bébé que l'hôpital ou l'hospice plaçait chez une mère nourrice car le trajet était plus long. La mortalité était effrayante et beaucoup mouraient avant d'avoir atteint le lieu d'accueil.
- Souvent les mères ajoutaient une marque lorsqu'elles abandonnaient leur enfant, sans doute pour se convaincre qu'elles reprendraient un jour leur petit. Néanmoins très peu d'enfants furent repris par leurs parents. Les conditions de vie étaient difficiles et beaucoup d'enfants mourraient dès leur première année. Ceux qui survivaient et atteignaient l'âge de 12 ans, n'étaient plus alors pris en charge par l'hospice dépositaire. Ils étaient alors considérés comme capables de subvenir à leurs besoins.
- Les plus forts rentraient sans doute en apprentissage ou travaillaient la terre.
- Mais les enfants trouvés ou abandonnés restaient toujours différents des autres dans la société. Déjà dans leur petite enfance, ils avaient été marqués par un signe de reconnaissance, un collier inamovible avec une petite médaille portant le nom de l'hospice, et leur numéro d'ordre ou des boucles d'oreille qui constituaient également un signe distinctif bien visible. Ces "marquages" soumettaient les enfants de l'hospice aux sarcasmes et ils restaient toujours dans l'opinion publique des bâtards!